facilité Les Guitares MOISAN - Article: Chirurgie d’une tête de manche





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Chirurgie d’une tête de manche

Avec les années de vie accumulées, de vieilles guitares vont parfois développer certains problèmes qui les rendront difficiles à utiliser, parfois même jusqu’à en devenir injouables. Dans certains cas, on peut être porté à croire que la guitare est irrécupérable, et qu’il sera préférable de s’en procurer une nouvelle.

Et bien sachez qu'il est souvent surprenant de voir ce qu’un luthier peut arriver à faire pour redonner vie à une guitare.

NOTE :Cliquez sur les images pour les agrandir.

Un professeur de guitare que je connais bien enseignait à un élève ayant une guitare dont les clefs étaient bien mal en point. En voulant les changer, il constata que les dégâts s’étendaient bien au delà des clefs. Le professeur lui conseilla donc de venir me porter sa guitare pour voir ce que je pouvais en faire. L’instrument qu’il m’apporta s’avéra être une guitare bien intéressante avec effectivement une tête de manche en bien mauvais état. Elle avait aussi quelques petits problèmes supplémentaires à corriger, mais rien d’irréparable!

La guitare en question à été fabriquée par un luthier d’argentine du nom de José Jacopi. Ce luthier n’est pas exactement le premier venu. Ses guitares ont été appréciées par plusieurs grands guitaristes, dont Éric Clapton, entre autres. Ce luthier a même un type de barrage breveté, correspondant en fait à une version inversé du barrage traditionnel en éventail.

Bien qu’aucune indication n’était précisée sur l’étiquette, il m’a semblé que la guitare était un modèle ‘étude’, ce qui équivaut en quelque sorte à une guitare fabriquée avec des matériaux généralement moins couteux, présentant parfois quelques défauts, et où les détails esthétiques sont maintenus à un minimum. En somme, une guitare destinée a un débutant. Une des indications les plus évidentes de ce fait était la touche qui semblait avoir été fabriquée en acajou, un bois généralement un peu trop mou pour cette pièce.

À première vue, on pouvait comprendre que cette guitare avait bien vécu! Elle était recouverte de marques de coups et d’égratignures. Sur le dessus, une zone juste en dessous du trou n’avait plus de verni tellement elle avait été frottée. Le bois à cet endroit était noirci de saleté. Ce genre d’usure est commun sur des guitares acoustiques qui n’ont pas de protecteur à cet endroit (pickguard), mais est assez rare sur une guitare classique à cordes de nylon. Elle avait probablement servi à jouer autre chose que du classique!

Le pont était aussi bien étrange. Tout autour, le verni avait été gratté, laissant ainsi le bois a découvert. En plus, bien que ce ne soit pas très frappant sur la photo, il apparaissait évident que le vernis sur le pont n’était pas le même que sur la guitare. Beaucoup plus dur, plus luisant et surtout plus épais. Tout semblait indiquer que le pont avait été remplacé par un pont pris sur une autre guitare, et que le remplacement n’avait pas été très délicat! En voyant la qualité de ce travail, je me suis dit qu’il serait bon de vérifier si le pont avait été collé au bon endroit. Comme vous pouvez vous le deviner, cela n’était pas le cas! Le sillet était environ 3 millimètres trop en avant. Dernier point négatif concernant le pont, la fente du sillet etait remplie de verni! Le sillet ne pouvait donc pas bien ‘s’asseoir’ au fond de celle-ci comme il l’aurait fallu.

Le gros problème se situait bien entendu au niveau de la tête du manche. Cette guitare avait connu plusieurs ensembles de clés durant son existence. Comme les vis des ces différents ensembles de clefs n’étaient pas toutes situées aux mêmes endroits, les côtés de la tête avaient tellement de vieux trous de vis qu’il ne restait presque plus de bois pour soutenir les clefs! Et malheureusement, sur un des deux côtés de la tête, le bois ainsi affaiblie avait craqué sur la longueur, dans les portions du bois situées entre les trous. Autre problème, les trous existants pour les cylindres étaient non seulement mal distancés les une des autres, mais étaient en plus beaucoup trop gros.

Donc en plus des petits problèmes ici et là à corriger, la tête aura besoin en quelque sorte d’une véritable chirurgie! C’est donc la première chose que je décide d’attaquer.

Comme les trous sont trop gros, il faudra d’abord les reboucher pour ensuite en percer de nouveaux, à la bonne dimension et aux bons endroits. Je commence dans un premier temps à recoller temporairement le coté de la tête qui a craqué, simplement pour m’assurer que rien ne bougera durant l’étape du bouchage des trous. J’applique donc deux serres de chaque côté de la tête et je laisse pénétrer quelques gouttes de colle cyanoacrylate (Super Glue, Crazy Glue, etc.). Ce sera amplement suffisant pour tenir jusqu’à ce que je répare définitivement ce côté de la tête.

Je fabrique ensuite de petits bouchons, de la même dimension que les trous existants, à l’aide d’un taille goujon installé sur ma perceuse à colonne. Avec chance. j’avais un taille goujon de même dimension que celui des trous à boucher. Comme le manche et la tête sont en cèdre espagnol, je décide d’utiliser ce même type de bois pour fabriquer mes bouchons. Une fois ceux-ci taillés, je les colle en les glissant simplement dans les trous existants. Le tout se déroule sans problème.

Une fois les trous bouchés, vient l’opération un peu plus délicate de réparer le côté craqué de la tête. La quantité de trous de vis rebouchés à l’aide de pâte de bois m’a découragé d’essayer de simplement glisser de la colle dans la craque en espérant que le tout tienne bon. Je décide donc de remplacer cette partie du côté de la tête, c’est-à-dire la partie craquée. Après avoir installé mon gabarit sur ma toupie et coincé la tête du manche bien solidement dans l’étau, je procède donc à entaillé le côté de la tête sur presque toute la longueur, sur une largeur d’à peu près 5 mm. Je vais par la suite fabriquer un morceau de remplacement aux mêmes dimensions que l’entaille faite auparavant, encore une fois avec du cèdre espagnol. Un peu comme pour les bouchons des trous, je vais coller le morceau de remplacement en le glissant simplement dans l’entaille. Le morceau étant bien serré lorsqu’il est dans l’entaille, il n’est pas nécessaire d’utiliser des serres.

Bien que j’aie utilisé le même type de bois pour mes morceaux de remplacement, ce bois étant beaucoup plus jeune que la guitare, il est aussi moins jauni et beaucoup plus pâle. J’applique donc un peu de teinture pour essayer de rendre la réparation moins apparente. Même si la majeure partie du bois de remplacement sera cachée sous le mécanisme des clefs, je préfère ne pas prendre de chance, juste au cas ou un petit bout de bois plus pâle dépasserait quelque part!

Dernière étape, je perce de nouveaux trous en me guidant avec un petit gabarit de perçage. Ce gabarit m’assure de faire les trous à bonne distance les une des autres et aussi de les faire bien parallèles à la surface de la tête. Une fois cette étape terminée, le tour est joué pour la tête du manche!

Je m’attaque ensuite au pont. Comme je l’ai dit plus haut, la fente du sillet n’est pas à la bonne place et en plus elle est remplie, ou presque, de verni. Dans un cas comme celui-ci, l’idéal aurait été de retirer le pont et de le recoller au bon endroit, voir de le remplacer par un nouveau, moins gros et moins épais. Mais comme le propriétaire de la guitare n’a pas les sous pour se payer une telle opération, je me rabat sur un plan B. Je décide de retailler la fente en question à l’aide, une fois de plus, de ma toupie. Cela me permettra non seulement de retirer le verni accumulé à l’intérieur de la fente mais aussi d’élargir celle-ci. Une fois la fente élargie, je sculpte une nouveau sillet de façon à ce que les cordes puissent vibrer à partir du derrière du sillet, redonnant ainsi aux cordes leur longueur correcte. Bien sûr, cela n’est pas idéal, mais c’est tout de même beaucoup mieux qu’avant!

Ne reste plus qu’un dernier petit nettoyage à effectuer, quelques retouches de verni sous le trou et autour du pont, et un ajustement général pour finir. Avec de toutes nouvelles clefs, cette guitare peut de nouveau faire entendre sa voix. Malgré tout, avec toutes ses marques de vécu et ses petites égratignures, cette guitare est tout de même dans une très bonne état. Après plus de trente années de vie, le bois n’est pas craqué, le manche a une bonne inclinaison et le dessus ne montre pas de grande déformation ni devant ni derrière le pont. Et le son est assez remarquable malgré son pont mal adapté. Alors qu’il craignait de devoir s’acheter une nouvelle guitare, son propriétaire, fort satisfait du résultat de cet opération, pourra en profiter de celle-ci pendant encore de longues années!


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